L’INVENTION D’UN LANGAGE
Les Français seront peut-être les derniers à l’apprendre, mais ce ne sont pas les frères Lumière qui ont inventé le cinéma, c’est l’Américain Thomas Edison, et c’est son principal collaborateur, Laurie Dickson, qui en 1891 réalise le premier film de l’histoire du cinéma. Edison est déjà le génial inventeur de l’ampoule électrique. Lui qui est sourd depuis son adolescence, il a aussi inventé le Phonographe qui permet d’enregistrer et de reproduire la voix et la musique, une machine que l’on peut acheter ou que l’on peut écouter dans les Automatic Phonograph Parlours, moyennant 25 cents. Edison rêve encore de coupler au Phonographe une machine qui reproduirait l’image des chanteurs en action. Esprit visionnaire, il a écrit « je suis persuadé, que dans les années futures, un grand opéra qui aurait été donné au Metropolitan Opera de New York pourra être rejoué avec les mêmes artistes et les mêmes musiciens qui seront pourtant morts depuis longtemps ». Et il invente la machine à enregistrer le mouvement, le Kinétographe, et la machine à le reproduire, le Kinétoscope, une grosse boîte en bois à l’intérieur de laquelle les photogrammes du film sont grossis par un système de loupes et sont vus en mouvement à travers un œilleton par un spectateur unique.
Le Salut de Dickson est le premier film du cinéma.
Les contemporains d’Edison ont eu la chance d’assister à la naissance d’un nouvel art. Car les cinéastes du cinéma primitif ont inventé la forme des films au fur et à mesure qu’ils tournaient leurs films, la résolution de problèmes techniques les a amenés à mettre au point des outils de récit. Ainsi, lorsque Laurie Dickson se filme en saluant en direction de l’objectif du Kinétographe, il découvre le plan qui est la base du nouveau langage. Et il emprunte aux arts graphiques le cadrage. Mais si certains des outils formels sont parfois des adaptations de techniques exportées des autres arts, comme les fondus, ou le flash back, ou encore la musique qui soutient la chorégraphie des corps filmés et qui donne la tonalité dramatique d’une scène, d’autres s’imposent comme des points spécifiques au cinéma. L’arrêt de caméra, par exemple, qui sera au cœur de la création de Georges Méliès. Ou la marche arrière qui révèlera l’inimaginable d’un temps inversé. Et aussi les mouvements de caméra, comme les travellings, qui sont loin d’être des évidences… En moins d’une génération, c’est-à-dire en à peine dix-sept ans, le cinéma va inventer une grammaire qui lui est propre. Mais ce que nous appelons dans ce livre les « points de grammaire » n’ont rien à voir avec ceux de la littérature, ils ne sont pas non plus les règles ou les recettes d’un « comment filmer », ils sont les éléments fondateurs d’un nouveau langage construit pas à pas. Nous avons dénombré vingt-neuf « points de grammaire » qui ont été découverts de 1891 à 1908. Ni l’avènement du film sonore, ni l’arrivée de la couleur, ni le déferlement actuel du numérique n’ont périmé ou rallongé cette liste. Et lorsque Griffith découvre en 1908 le secret des actions parallèles, le cinéma possède désormais tout ce qui lui est nécessaire pour raconter toutes les histoires du monde. Aujourd’hui, les cinéastes utilisent toujours les mêmes points de grammaire, et c’est leur habileté respective à jouer avec ces points, à les conjuguer pour former des figures de style, qui caractérise le talent de chacun d’eux.
NOUVEAU MONDE éditions

