Cadrages

Extrait de la seconde partie du livre.

« L’esthétique d’un plan se définit par la reconstruction de l’espace par le cinéaste, et cette opération varie avec les fluctuations des modes de représentation au cinéma. Les plans serrés sur les personnages ont alarmé les censeurs du cinéma primitif, le très-gros plan perturbe encore notre système de perception usuel lorsqu’il nous impose un détail anatomique sur des écrans de dix à vingt mètres de base, l’index qui presse la détente, la cicatrice accusatrice, les lèvres gourmandes, les yeux horrifiés, l’oreille qui se tend vers une bouche en mal de révélation, les mains qui se serrent convulsivement, même si aujourd’hui le spectateur est absout de son voyeurisme et qu’il en jouit en toute impunité au nom de l’art et des affaires. »

« La littérature utilise depuis toujours cette technique de rétrécissement du champ de vision. Eisenstein s’émerveillait en lisant Charles Dickens : «“La bouilloire commença à chanter.” C’est ainsi que Dickens débute son Grillon du foyer. Il suffit de reconnaître dans cette bouilloire un “Gros Plan” typique pour s’exclamer : “Comment se fait-il que nous ne l’ayons pas encore remarqué?”» Eisenstein venait de prendre conscience que les romanciers, comme les peintres, les dessinateurs, les photographes, n’avaient pas attendu le cinéma pour utiliser le gros plan ainsi que toutes les valeurs de cadrages. »