Tuer l’un des siens inconnu

EXTRAIT

« Tuer l’un des siens inconnu est, parmi les situations dramatiques, l’une des plus vieilles du monde. Avec Œdipe Roi, de Sophocle, elle participe à la naissance de la tragédie. Elle est peut-être la plus tragique de toutes les situations dramatiques car Œdipe a commis des crimes abominables au regard de toutes les sociétés : il a tué son père et épousé sa mère dont il a eu quatre enfants. Pourtant, il n’est pas coupable de parricide et d’inceste, puisqu’il ne sait pas que l’homme qu’il a tué sur la route de Thèbes est son père, tout comme il ignore que la reine de Thèbes qu’il a épousée est sa mère. Il n’est que le jouet du destin, il ne fait qu’accomplir la terrible malédiction qui pesait sur son père si celui-ci osait transgresser l’interdiction d’avoir un fils, que lui avait signifiée Apollon…

Plus tard, quand il arrive à Thèbes, après avoir tué la Sphynge, un monstre ailé, mi-femme, mi-lion, qui dévore tous les jeunes gens, les Thébains l’accueillent comme un libérateur et lui donnent la récompense promise à celui qui les délivrerait de la créature monstrueuse, ils lui offrent la main de la reine et le trône, vacant depuis que le roi a été assassiné. Vingt ans plus tard, Œdipe apprend que la peste qui ravage Thèbes est causée par un crime ancien qui n’a pas été puni, le meurtre du roi Laïos. Il promet de retrouver le criminel et de le bannir. Quand il prononce la sentence, il ne sait pas encore qu’il se condamne lui-même : “J’interdis à tous qu’on le reçoive, qu’on lui parle, qu’on l’associe aux prières ou aux sacrifices, qu’on lui accorde la moindre goutte d’eau lustrale. Je veux que tous au contraire le jettent de leurs maisons, comme la souillure de notre pays”. Mais quand il découvre la vérité, elle est si insupportable qu’il se crève les yeux. Œdipe est alors chassé de Thèbes comme il l’avait ordonné et chargé de tous les péchés qui souillent la ville. Désormais il va errer sur la terre tel un proscrit jusqu’à ce que la mort le délivre de ses tourments. »