Se sacrifier à l’idéal

EXTRAIT

« Dans La Grande illusion, le capitaine de Boïeldieu (Pierre Fresnay) meurt lui aussi au nom de l’idéal aristocratique qui voulait qu’une famille noble donne un fils à l’armée du prince ou du roi, et un autre à Dieu, le sort du premier étant de mourir à la guerre, celui du second de renoncer au mariage et à toute descendance. Faute de pouvoir mourir au champ de bataille, puisqu’il est prisonnier, le capitaine de Boïeldieu sacrifie sa vie pour favoriser l’évasion du lieutenant Maréchal (Jean Gabin) et du lieutenant Rosenthal (Marcel Dalio), mais il ne se sacrifie pas seulement pour ses frères d’armes, bien qu’ils soient comme lui officiers. Il meurt par devoir mais aussi par orgueil et désespoir d’assister à la fin de son monde aristocratique. D’ailleurs, ses amitiés ne vont pas à ses camarades de chambrée, avec qui il reste courtois mais distant, parce qu’ils n’appartiennent pas au même monde. Les deux officiers pour lesquels il se sacrifie, l’un est juif, l’autre est d’origine ouvrière et les sympathies du capitaine vont plutôt à l’officier qui commande la forteresse, le comte Von Rauffenstein (Eric von Stroheim), aristocrate allemand élevé dans le même idéal et le même orgueil de sa naissance. En écrivant le scénario, Jean Renoir et Charles Spaak militaient pour des positions pacifistes bien affirmées. Daté de 1937, le film prenait ouvertement parti contre l’idée même de nationalisme, développant le principe que ce sont les rapports de classe qui lient ou qui opposent les hommes, plutôt que les idéaux patriotiques. »