Se sacrifier aux proches

EXTRAIT

« Ce sacrifice ne suppose pas forcément de renoncer à la vie, mais il exige le sacrifice de soi par l’altruisme et le dévouement. Il trouve son illustration mythique dans le bestiaire du christianisme par le symbolisme du pélican, l’oiseau dont on pensait qu’il s’arrachait les chairs pour en nourrir sa progéniture. Cette croyance populaire est née des difficultés à observer les animaux sauvages en des temps où la longue-vue n’existait pas. En effet, le pélican avale son repas fait de poissons puis en régurgite une partie dans la poche de son bec, qu’il peut ainsi distribuer prédigérée à ses petits. Ces mouvements de régurgitation, le cou douloureusement ployé vers la poitrine, donnaient l’illusion que l’oiseau se perçait le flanc pour offrir sa propre chair aux oisillons.

Dans l’iconographie catholique, bas-reliefs, vitraux ou peintures, le pélican symbolise Jésus se sacrifiant pour la rémission des péchés de l’humanité. Ainsi, nous avons Dieu qui donne son fils en holocauste et Jésus qui se sacrifie pour sauver les hommes, ses frères. L’eucharistie en est l’apogée mystique, basée sur la promesse du fils de Dieu de nourrir l’humanité avec le pain de sa chair et de l’abreuver avec le vin de son sang. Cette anthropophagie sacrée, réduite aux symboles, est le cœur même de la messe catholique, constituant en somme le climax d’un fabuleux récit. Ramené à l’échelle de l’individu, le pélican symbolise aussi l’homme ordinaire ou la femme ordinaire, ceux qui n’hésitent pas “à se saigner aux quatre veines” pour élever leurs enfants. Le sacrifice aux proches implique ainsi un renoncement à ses désirs et à son ego, l’obéissance au devoir prime sur les choix personnels. Les femmes en offrent de multiples personnages, les mères, les filles, les épouses, et aussi les sœurs. »