Rivaliser

EXTRAIT

« Rivaliser avec le père

C’est une étape indispensable que doivent franchir les garçons dans leur parcours initiatique qui fait d’eux des adultes. Là aussi, c’est une histoire vieille comme le monde. Ainsi, dans Andrei Roublev, après le sac de la ville de Vladimir par les Tatares qui ont aussi brûlé l’église, le Grand prince veut une nouvelle cloche. Il envoie chercher le fondeur. Mais il est mort, il a succombé avec toute sa famille à l’épidémie de choléra qui a suivi l’invasion, il ne reste plus qu’un de ses fils, Boris, qui affirme que son père avant de mourir lui a confié ses secrets et qu’il est capable de fondre une cloche comme son père savait si bien le faire…

Enfin le grand jour arrive, toute la cour de Vladimir vient assister au baptême de la cloche, le Grand prince en tête. Boris sait qu’il risque sa vie, il sera décapité si la cloche ne sonne pas juste. Il est si effrayé qu’il laisse ses assistants s’occuper de tout, il refuse même de frapper le premier coup…

Quand la nuit tombe, tout le monde est parti, il ne reste que Boris recroquevillé sur le sol boueux. Le moine Andrei Roublev le tient dans ses bras et le console, il lui dit qu’il a fondu la plus belle des cloches, jamais encore on n’avait entendu un son si harmonieux. Mais Boris sanglote, il ne sait que répéter “mon père ne m’a pas livré le secret, ce vieux salaud est mort sans me le dire, il a emporté le secret dans la tombe”. Pour reprendre la succession de son père et rester en vie, Boris a dû tout réinventer. Mais le fils a surpassé le père. Comme le réalisateur, Andrei Tarkovski, qui a vu son père, célèbre poète de la période stalinienne, abandonner sa femme et ses enfants, et qui avait juré de devenir un plus grand artiste que lui. Une promesse qu’il a lui aussi magnifiquement tenue. »