Suspense

Extrait de la seconde partie du livre.

« Dans La Mort aux trousses, lorsque Roger Thornhill répond au rendez-vous donné par le mystérieux Kaplan qu’il ne connaît pas, sa rencontre avec un quidam au bord de la route est un cas d’école. Roger Thornhill guette chaque véhicule qui passe à vive allure. Aucun ne s’arrête, mais soudain, une voiture débouche de derrière un champ de maïs et vient déposer un homme sur le bord de la route, juste en face de Roger Thornhill. Elle repart aussitôt. Notre héros est sur ses gardes, et son vis-à-vis ne bouge pas, est-ce bien le fameux Kaplan? Et si c’est lui, quel mauvais coup prépare-t-il puisqu’il ne réagit pas? Roger Thornhill décide de traverser la route et de s’adresser à l’homme. Son déplacement doit montrer sa suspicion, la rendre palpable. Mais avant, un plan large nous montre les deux personnages qui s’observent face à face, séparés par la route. À gauche du cadre, Roger Thornhill, à droite l’inconnu. Si l’on considère que Cary Grant est un géant, on peut estimer à huit pas, au maximum à dix pas tranquilles la distance qui le sépare de l’homme. En huit ou dix pas, il devrait le rejoindre. Lorsqu’il s’avance à sa rencontre, le découpage est basé sur l’alternance de deux plans, qui forment un champ/contre champ :

- un Plan mi-moyen de Roger Thornhill, de ¾ face, suivi en travelling arrière et travelling latéral combinés.

- un Plan de demi-ensemble ou plan moyen de l’inconnu, de face, filmé en travelling avant, qui est un plan subjectif de Roger Thornhill.

En regardant ces deux plans à partir du début du déplacement de Roger Thornhill, on compte les pas du personnage, aussi bien ceux qu’il fait in que ceux qu’il fait off, le rythme de sa marche permet un décompte précis. On s’aperçoit que Roger Thornhill exécute… entre dix-huit et vingt pas, là où nous nous attendions à la moitié! L’espace qui sépare les deux hommes a donc été dilaté, allongé grâce au champ/contre champ. Cette élongation de l’espace a bien entendu, selon le binôme paradoxal espace/temps, créé du temps qui est l’ingrédient premier du suspense. De toute évidence, le spectateur ne se met pas à compter les pas de Cary Grant, mais son cerveau, lui, le fait inconsciemment, il sait bien que la distance qui sépare les deux hommes n’est pas celle qui a été annoncée par le plan qui les montre face à face. Cette distance, faussée par le temps, trouble le public et provoque ainsi son angoisse. »