Hors champ

Extrait de la première partie du livre.

« L’Anglais Robert William Paul tourne en 1903 une Partie d’échecs mouvementée qui dégénère en pugilat entre les deux joueurs, dont la plupart des coups sont portés à l’extérieur du cadre de prise de vue. On ne voit du combat que son évocation, une jambe surgit du bas de l’écran, un torse se dresse pour retomber aussitôt, des pièces de vêtements volent en tous sens, jusqu’à l’arrivée du maître des lieux qui récupère les bagarreurs et les remonte dans le champ de la caméra en les tenant par le cou. On découvre alors qu’ils sont tous deux en piteux état.  Ainsi, cacher l’essentiel constitue en soi un gag. Le cinéaste suggère un jeu des comédiens, dont on ne voit que des bribes. Le hors champ est donc ce que l’on ne voit pas de l’action mais qui existe cependant de manière virtuelle autour du champ. Ce hors champ peut être révélé en changeant de grosseur de plan, en élargissant le cadrage, ou en choisissant un autre axe de prise de vue, par exemple en effectuant un contre champ, ou en exécutant un panoramique. Le hors champ dévoilé devient alors tout simplement le champ, qui crée à son tour de nouveaux hors champs. »

Extrait de la seconde partie du livre.

« La voix off est une voix singulière qui s’élève dans le hors champ sonore à côté des sons que l’on qualifie de sons off ou de sons hors champ, qui jouent un rôle important dans la dramaturgie. Ainsi, dans La Prisonnière du désert, de John Ford, quand les Comanches s’apprêtent à attaquer la maison des pionniers, rien ou presque n’est montré de leurs préparatifs, et pourtant la séquence est particulièrement dramatique et angoissante par ce que devine le spectateur. La manœuvre d’encerclement, invisible, est ponctuée par les aboiements de coyote que les assaillants utilisent pour se repérer et par quelques reflets sur leurs armes, qu’ils ne prennent même pas la précaution d’éviter tant ils sont sûrs de tenir leur proie. Ce qui alerte le père et lui fait barricader portes et fenêtres, sans qu’un mot soit échangé avec son épouse. Seul le hurlement de la fille aînée qui comprend soudain le danger mortel, vient perturber cette évocation tout en non-dit. »